Les carnets bleus de Roxane (si, si...)

Démangeaisons d'écriture... (quelquefois)

20 octobre 2006

Il paraît que les profs ne travaillent pas

Ce n'est pas l'effet que cela me fait. Mais j'entends souvent ce reproche envieux adressé au corps professoral. Généralement j'en ris aux éclats et j'en rajoute une couche. Par provocation amusée parce que je n'essaie pas de convaincre. Cela ne m'intéresse pas vraiment. Ce qui m'intéresse, c'est de voir des gamins repartir du cours avec le sourire, c'est quand ils me disent "Merci, madame !" à la fin. C'est quand un gosse de 17 ans que j'ai secoué pendant deux ans, parfois sans aucun ménagement, m'appelle au téléphone chez moi en juin pour me dire qu'il a eu son BEP et qu'il est "super trop content !" Un peu pour me dire "Vous voyez, vous l'auriez jamais cru ! Eh beh je l'ai eu !" Si, je l'aurais cru. Et je l'ai toujours espéré.
Ce que j'aime aussi, c'est quand il faut tout recommencer, parce qu'avec cette classe-là, on ne pourra pas suivre le programme à la lettre sous peine de les voir décrocher complètement et définitivement. C'est aussi quand on reprend toute l'unité du manuel parce que ce n'est pas adapté à eux et qu'on leur prépare aux petits oignons une séquence mieux torchée, où les difficultés seront un peu aplanies, et où, tout à coup, ils vont pouvoir s'intéresser à ce qui se passe. On ne sait pas toujours si ça marchera, c'est long, c'est quelquefois pénible, mais on en attend quelque chose. Ca, j'aime.
C'est aussi quand on se retrouve à trois ou quatre qui ne partent pas à la récré, qui me parlent du rugby, de leur vie, de leurs engagements, de leurs problèmes. C'est aussi quand on se salue dans la rue. Et qu'ensuite je dis à l'un d'eux quand il rentre en cours : "Toi, je ne veux plus, sous aucun prétexte, te voir te balader à moto sans casque !" Et qu'il me répond lorsqu'il est un peu revenu de sa surprise, un sourire complice et sincère aux lèvres : "Ok !"
C'est encore quand un gamin, qui m'a fait suer pendant trois mois, avec qui je me suis fritée sans cesse pour obtenir un peu de respect, un minimum de savoir-être, arrive sans crier gare un matin et frappe enfin à la porte avant de rentrer... en retard.
C'est quand un autre obtient 9/20 après avoir eu 3/20 pendant des lustres.
C'est quand on sent que ces mouflets de 1,80m se rendent compte un beau jour qu'ils valent quelque chose et qu'ils peuvent s'en sortir.
C'est quand ils reviennent à l'école après avoir tâté de la vie active pendant un an chez un patron peu scrupuleux.
C'est quand j'en prends quatre, les plus faibles, et que je propose à la classe que quelques volontaires, les plus à l'aise dans la discipline, les fasse travailler en binôme, en classe, le weekend s'ils peuvent se voir, à l'internat le cas échéant. Et que huit bras se lèvent spontanément à ce moment-là. Puis que dès le lendemain, ils me rendent, étonnés, un travail propre et bien torché qu'ils ont fait en collaboration avec leur "tuteur".
C'est quand je les vois espérer.
Bien sûr, la réussite aux examens, bien sûr, les très bonnes notes, bien sûr. Mais ce n'est pas ce qui m'anime le plus. Ce qui me fait aimer ce boulot, c'est ce qu'on donne à ceux qui en ont le plus besoin, ceux pour qui, après nous, il n'y a plus grand chose. Ceux qui n'étaient pas là quand on a distribué la chance et l'égalité pour tous.
C'est le travail invisible, celui qui se tait et qui laisse parler... C'est le sourire d'un enfant. Je travaille pour cette reconnaissance-là.  La reconnaissance de mes collègues, ceux qui travaillent avec moi, ceux avec qui je me réunis pour parler des cas difficiles. Leur avis m'importe.
A vrai dire, le reste m'est égal.

Je ne parle jamais de mon travail, ni à mes amis, ni à mes proches. Et si j'en parle, c'est pour me plaindre. Je n'aime pas ça. Aussi, j'en parle peu. Et je crois que par-dessus tout, ce sont mes satisfactions personnelles que je tais. D'abord parce que je me sens incomprise, ensuite parce qu'il faut mettre un pied dans une classe de garçons de 18 ans dans une spécialité industrielle pour savoir ce dont il retourne.

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19 septembre 2006

On est une bande de copines...

Trois profs de la même discipline dans la section concernée de mon lycée. Dont moi. Et on se retrouve toujours avec le même plaisir pour se payer une tranche de rire. Au fumoir, en l'occurrence. Je résume la conversation surréaliste de cette fin d'après-midi.

Moi : P...g, j'ai honte, les filles ! Je suis rentrée en classe pour le dernier cours, j'ai ouvert mon cartable, plus mes affaires ! Tout oublié... J'ai dû improviser, heureusement que je suis plus en début de carrière ! On a géré...
D. : Tais-toi ! T'as oublié tes affaires, c'est rien ! Tout à l'heure, je suis restée au coin fumeur en croyant que j'avais un trou, c'est  M. (un collègue) qui est venu me chercher parce que les élèves attendaient depuis longtemps dans le couloir !
Entre F., (la troisième) en trombe : pfff... bon les nanas, faut finir la semaine, ça va pas ! Je me suis pointée avec les 1ères avec le test d'évaluation de début d'année qui prend une heure. Dommage, je les avais deux heures...

Je vous rassure : nous ne sommes que trois. Et nous sommes quelque peu surmenées ces derniers temps, pour des raisons tant professionnelles que personnelles qu'il ne sied pas à ce blog de développer.
Pardon aux parents.

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02 septembre 2006

Le jour de la rentrée des classes

C'est juste une petite appréhension... L'attente... L'emploi du temps et la distribution des classes qui vont régir nos vies, rythmer nos saisons domestiques, décider un peu de nous. J'avais juste acheté quelques fournitures... Pas vraiment préparé en attendant d'être sûre de mes classes... Un carnet de bord version simplifiée cette année, jusque-là j'avais toujours opté pour le cahier de notes qui servait aussi à enregistrer ce qui avait été fait en cours. Pour cela, désormais, un cahier distinct que je personnaliserai. Un bel orange.
Des tons flamboyants, ensoleillés, des chemises plastifiées aux nuances vives, des porte-vues de toutes couleurs... Je suis comme les élèves dans les rayonnages de fournitures, gavés jusqu'à la nausée de marques hors de prix et de modèles différents. Tous identiques. J'ai toujours quelque difficulté à trouver les modèles les plus simples, les plus pratiques. Souvent les moins chers. C'est la couleur ou la matière qui imprime la touche personnelle. Mais c'est aux stylos que je reste, depuis ma plus tendre enfance, d'une fidélité indéfectible. Quatre couleurs Bic transparents. Premier prix. Ce sont les seuls avec lesquels j'écris bien. Cet usage exclusif m'accompagne depuis toujours, comme un secret involontaire. Je suis à peu près certaine qu'aucun des hommes de ma vie ne s'en est jamais aperçu. Au demeurant, tout le monde y  a survécu. Nous avons tous des secrets insignifiants et absurdes.
Pas besoin de tout cela, bien sûr, le jour de la pré-rentrée... Parfums de retour... Atmosphère désenchantée dans la fraîcheur matinale de début septembre... Une collègue est en train de rompre... Un autre, que je connaissais à peine, est décédé au cours de l'été... Tout se croise et s'enchevêtre, le tragique impitoyable et la paresse des passions, cimentés par cet instinct grégaire qui pousse les corps les uns contre les autres... Tous parlent, se retrouvent et s'embrassent. Je ne suis pas en reste. Tous regrettent d'être ici mais sont heureux d'être là, satisfaits de cette toile sociale indispensable dans laquelle ils s'emploient à jouer un des rôles de leurs vies, et non le moindre quelquefois... Beaucoup de sourires, de colère devant les emplois du temps... Fourmillement indescriptible pour ébaucher des modifications... Voix intarissables, aux timbres différents souvent reconnaissables, du murmure discret aux éclats de rire tonitruants... C'est une ruche sans fin, à l'activité inépuisable...                           

La semaine prochaine aura lieu la rentrée sur site des élèves de première année, nous avons passé l'après-midi à la préparer. Certaines sections passeront trois jours dans un VVF, ce sera l'occasion pour tous, éducateurs et enfants, de se découvrir loin du lycée. Entre les différentes activités, ils feront les courses avec un budget alloué et se feront leur popote. Au programme notamment : voile et projet personnel. Elèves et profs dorment sur place. D'autres seront accommodés à la sauce équestre, les derniers auront une activité plus forestière. Rien n'est laissé au hasard car les profs aussi se font la cuisine ! V. s'occupe du barbecue, j'amènerai une quiche au saumon et un tiramisu, C. amène du pain, H-P. apporte les apéritifs (un Floc de Gascogne pour moi) et B. une grande salade. Pour ce que j'ai retenu. Ambiance bonne enfant, sourires, plaisanteries paillardes masculines au milieu d'un public féminin complice, fous rires, réflexions douce amères et confidences de femmes en aparté.

Pour nous aussi, il s'agit de nous retrouver.

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23 février 2006

Le silence des cathédrales

J'ai toujours été fascinée par le silence qui règne dans les cathédrales, celui qui s'impose à nous, à travers la lourdeur des volumes, le poids des siècles, la profondeur de la foi qui transpirent dans ces lieux étranges pour moi. Je ne suis pas baptisée, et suis athée dans l'âme. Je ne peux pourtant m'empêcher de songer à ceux qui ont  construit, de gré ou de force, ces forteresses  du culte, de ces églises romanes sombres, basses et austères, aux somptueuses gothiques flirtant insolemment avec le ciel et inondées de lumières. J'ai un contentieux avec le divin. Mais nul autre, je crois, ne pouvait inspirer certaines musiques sacrées, ne pouvait défier les lois de la pesanteur et du temps avec autant de morgue !
Pourtant, nulle curiosité ne m'amena à pénétrer une nouvelle fois dans une cathédrale par une après-midi ensoleillée de juin 2005. Et c'est au milieu d'une foule compacte que je pris place, émue aux larmes, sur un des bancs du fond de la salle où il restait quelques rares places. Je dus pour l'atteindre longer les rangs des personnes restées debout sur les côtés. Parmi eux des visages connus, des mères, des enfants. Aucun ne me sourit, je ne souris à aucun. D'autres, nombreux, resteraient dehors, faute de places...
La cérémonie fut longue et très éprouvante. Les mots s'enchaînaient dans une atmosphère étouffante d'angoisse mêlée de désespoir. Quelques cris mal étouffés... Beaucoup de larmes tues...
J'avais mal dormi la nuit précédente, persuadée qu'il s'agissait d'une erreur, que tout cela sonnait faux.
Et je crois que c'est seulement lorsque j'ai vu ce cercueil trop petit remonter l'allée centrale que j'ai compris.
Je ne reverrais jamais Vincent dans la rangée gauche de la classe, au fond, et je n'entendrais plus le rire insolent de ses seize ans.
Je me suis souvent demandé quels mots, quelles pensées l'ont assailli, au-delà de la douleur, lorsqu'il s'est senti mourir  seul dans cette cage d'escalier d'immeuble de banlieue, une balle logée dans la poitrine par un enfant à peine plus âgé que lui. Je crois savoir que beaucoup furent pour sa mère.
J'ai cette année une tendresse particulière pour cette classe que j'ai eue en horreur car elle était si difficile ! Et c'est un nouveau sentiment d'échec que j'ai éprouvé lorsque, il y a quelques semaines, dans cette même classe, un autre élève nous a quittés définitivement pour affronter la justice.
Je ne comprends pas tout ce que ces jeunes vivent, et même si j'ai moi-même eu une enfance douloureuse, ce qui m'aide probablement à les approcher, il y a des choses qui me font honte et qui me blessent, en tant qu'éducatrice au sens large, en tant qu'adulte qui prépare le terrain de ces moutards qui manipulent un flingue à peine sortis des couches-culottes.
Ces morts ne sont pas inutiles, ce serait trop simple. Elles sont expiatoires : la société tue les enfants déviants qu'elle génère elle-même.
Et les enterre.
Dans le silence millénaire des cathédrales...

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16 décembre 2005

Justin, Maxime, Pierre et les autres...

Justin a l'habitude de se diriger vers le radiateur du fond. Invariablement. Quand je vois qu'il s'assoupit je lui fais prendre la place en face de mon bureau. Il rechigne avant de venir. Invariablement. C'est une bonne tête blonde avec des yeux d'un bleu profond. Intelligent et d'une rare paresse. Du genre qui a toutes ses chances à l'examen. Maxime, pour sa part, a des yeux d'un vert émeraude fascinants, des cheveux d'un noir de jais, et vient en cours cette année avec autant d'envie et de curiosité qu'il y mettait l'an passé de l'agressivité et je dirais presque, de la haine. Pierre a peu changé, quant à lui. Peut-être un peu moins frondeur que l'an passé, toujours à chercher ses limites et... à les trouver. Francis est plus calme, moins hyperactif, toujours dépassé par la discipline, par tout ce qui est cérébral. Parfois, il lui arrive encore de faire des grimaces idiotes, et il persiste à commencer quand les autres ont déjà fini. Il n'y peut pas grand chose. Mais c'est le sourire épanoui de Maxime qui m'a réconcilié avec toute la classe. Classe redoutée de tous l'an passé. Lui que j'ai régulièrement flanqué à la porte pour arriver à faire cours à peu près normalement dans cette classe insupportable.
Quand je les vois là, aujourd'hui, en attente, en demande... Je voudrais tant être sûre que je ne suis pas là pour rien, qu'ils auront du travail dans trois ou quatre ans, qu'ils pourront être fiers d'eux et qu'ils n'en voudront plus à l'école pour ce qu'elle leur a infligé jusque là, d'échecs et d'incertitudes.
Ce ne sont que des enfants... et ils travailleront demain sans qu'on ait vraiment réussi à donner à certains le sens du travail et du devoir, la valeur de l'argent.
J'aurais presque envie de leur dire qu'à mon époque c'était plus facile peut-être, que même d'origine modeste, j'ai pu concilier un travail à plein temps et les études. Mais qu'eux il faut vraiment qu'ils s'accrochent parce que rien ne leur sera donné. Que je m'en excuse. Que je me sens impuissante parfois tant ils demandent plus que l'on ne peut donner...
Mais que leurs sourires quelquefois, leur envie de se battre pour certains, me donne envie de continuer. Malgré tout.

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23 novembre 2005

Blog à part

Arrêtons de plaisanter, l'heure est grave.
Je vais être inspectée.
En somme, quelqu'un, un homme en l'occurrence, mais j'aurais préféré une femme malgré tout ce que l'on pourra dire sur la relation de séduction qui régit la communication homme-femme, un homme, disais-je, va venir me voir dans ma classe pour me dire si je suis capable de faire le métier pour lequel on me paie depuis dix ans. Et depuis dix ans, en raison de nombreuses pérégrinations, je n'avais plus traversé cette épreuve redoutée.
Depuis dix ans je ne suis pas censée être bien certaine de bien faire et de mériter mes émoluments.
Et j'ai peur.
Je tremble d'avoir peut-être trompé des promotions entières d'enfants, des centaines de familles qui me faisaient confiance, d'avoir abusé leurs espoirs, compromis leurs desseins.
Pis que tout cela, une question s'impose.
Si je ne fais pas l'affaire, devrai-je rembourser...? A qui et sous quelle forme? L'état? Ou plutôt les familles? Les enfants, sous forme de rente annuelle et à vie, comme une dette impossible à payer?
Compte tenu de mon endettement actuel, et selon le résultat de mon inspection, il n'est donc pas exclu que je doive envisager de vendre partie ou totalité de mon patrimoine aux fins de dédommagement de mes victimes récentes ou de plus longue date.
Ainsi, j'informe mon lectorat encore en formation (mais on l'est toute la vie) que dans les semaines à venir je me verrai peut-être contrainte par huissier de vendre mon mobilier et, je viens au plus intéressant, mon équipement informatique. Alors je me verrai disparaître à tout jamais dans le néant virtuel de l'oubli après un bref passage parmi vous. Je me serai fait des amis. J'en aurai rencontré certains.
Et vous me ferez, je n'en doute pas, des funérailles virtuelles à la démesure de mon passage éphémère parmi vous.
J'aimerais des épitaphes sympas. J'attends vos propositions.

 

P.S.: bon, ceci dit, comme dit Stéph', qui a le verbe haut et et le mot vert, "ça va pas (me) trouer une deuxième fois le cul!"

Posté par Roxane66 à 10:56 - Les enfants des autres - Commentaires [11] - Rétroliens [0] - Permalien [#]



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