24 septembre 2007
Vert amande
Le regard que nous portons sur notre décor quotidien tient décidément à tout autre chose qu'à notre seule vue. Et si la lumière aveuglante du soleil, lorsqu'elle se réverbère sur la brique, nous arrache parfois insidieusement à nos pensées intimes pour nous rappeler à la vie et à ses couleurs insolentes, il ne faut pas plus qu'un coeur léger, un souvenir délicat, une main abîmée dans la nôtre, pour projeter sur la grisaille d'un jour sans âme une gaité inhabituelle, pour faire de nos monuments ordinaires les piliers massifs d'une histoire orgueilleuse.
Et la cathédrale Sainte-Cécile d'Albi n'est pas un édifice ordinaire. C'est une démonstration de force, le plus grand ouvrage en brique que le monde ait jamais porté, la preuve éclatante de la volonté papale d'asseoir sa puissance après la sanglante épopée cathare, après cette répression impitoyable d'une minorité dissidente, après la guerre et ses ruines. Après les corps sans vie qui longtemps hantèrent les nuits des survivants, il fallut deux siècles à l'Eglise pour affirmer sa domination sans failles. Deux-cents ans pour bâtir le gros-oeuvre de cette puissante cathédrale. Rouge brique sur rouge sang.
Albi la rouge sous un ciel gris. Et hier, dans ses yeux verts.
02 septembre 2007
Le meuble jaune
Le temps a suspendu son cours effréné lorsqu'elle a refermé la porte derrière moi. Un parfum de champignons sur le feu, je me suis retenue de m'exclamer.
Un goût de vieux...
Ceux qui ont grandi à la campagne savent qu'on y vit dans la salle à manger. On ne prend pas là seulement ses repas. Bien souvent on y regarde la télévision et on y reçoit aussi les visiteurs, prompts à s'asseoir à la table pour prendre un café et un bout de gâteau. Nul besoin pour cela d'un canapé où l'on s'enfonce inconfortablement et autour duquel on manque de place pour déposer boissons et nourriture.
Nous ne nous connaissons pas, je lui expose l'objet de ma visite inattendue. J'aime aborder les vieux, leur parler et les écouter. J'habite à quelques encablures, je suis intéressée par la location d'un garage et je me suis laissé dire qu'elle en louait plusieurs. Nous bavardons.
Une table à la nappe plastifiée, aux motifs surannés ; un meuble en formica d'un jaune fatigué, l'incontournable fauteuil sans âge câlé dans un coin de la pièce depuis un demi-siècle. Un fauteuil pour s'asseoir. Dans ces maisons-là, c'est souvent la même personne qui y prend place, c'est la sienne depuis toujours. Des tons démodés. La pièce est claire, et les odeurs de cuisine continuent de l'embaumer. Mes papilles frémissent. Je raffole des champignons...
Un goût de souvenirs.
Aucun garage n'est libre à l'heure actuelle, mais elle conservera mes coordonnées que je m'empresse de lui fournir. Elle est vive et enjouée, entraîne la valse des mots vers d'autres horizons. Je m'y laisse emporter.
La salle à manger, figée dans des décennies d'une activité immuable, prend vie de nos voix animées. Nous parlons de tout et de rien, en voisines qui se découvrent. La conversation s'éternise un peu, comme seuls les vieux savent le faire. Le temps n'est plus.
Un goût d'enfance.
Il entre alors de son pas lent, mal assuré. Plus âgé qu'elle, il me remarque à peine, lance un regard distrait vers son épouse qui lui expose l'objet de ma venue, puis il prend naturellement place dans le fauteuil. Une fraction de seconde, un voile de tendresse lasse. Ce qui reste après la passion, les enfants, les incertitudes et les conflits.
Ces deux-là se sont aimés.
Et ce goût d'éternité.
