Les carnets bleus de Roxane (si, si...)

Démangeaisons d'écriture... (quelquefois)

02 septembre 2007

Le meuble jaune

Le temps a suspendu son cours effréné lorsqu'elle a refermé la porte derrière moi. Un parfum de champignons sur le feu, je me suis retenue de m'exclamer.
Un goût de vieux...
Ceux qui ont grandi à la campagne savent qu'on y vit dans la salle à manger. On ne prend pas là seulement ses repas. Bien souvent on y regarde la télévision et on y reçoit aussi les visiteurs, prompts à s'asseoir à la table pour prendre un café et un bout de gâteau. Nul besoin pour cela d'un canapé où l'on s'enfonce inconfortablement et autour duquel on manque de place pour déposer boissons et nourriture.
Nous ne nous connaissons pas, je lui expose l'objet de ma visite inattendue. J'aime aborder les vieux, leur parler et les écouter. J'habite à quelques encablures, je suis intéressée par la location d'un garage et je me suis laissé dire qu'elle en louait plusieurs. Nous bavardons.
Une table à la nappe plastifiée, aux motifs surannés ; un meuble en formica d'un jaune fatigué, l'incontournable fauteuil sans âge câlé dans un coin de la pièce depuis un demi-siècle. Un fauteuil pour s'asseoir. Dans ces maisons-là, c'est souvent la même personne qui y prend place, c'est la sienne depuis toujours. Des tons démodés. La pièce est claire, et les odeurs de cuisine continuent de l'embaumer. Mes papilles frémissent. Je raffole des champignons...
Un goût de souvenirs.
Aucun garage n'est libre à l'heure actuelle, mais elle conservera mes coordonnées que je m'empresse de lui fournir. Elle est vive et enjouée, entraîne la valse des mots vers d'autres horizons. Je m'y laisse emporter.
La salle à manger, figée dans des décennies d'une activité immuable, prend vie de nos voix animées. Nous parlons de tout et de rien, en voisines qui se découvrent. La conversation s'éternise un peu, comme seuls les vieux savent le faire. Le temps n'est plus.
Un goût d'enfance.
Il entre alors de son pas lent, mal assuré. Plus âgé qu'elle, il me remarque à peine, lance un regard distrait vers son épouse qui lui expose l'objet de ma venue, puis il prend naturellement place dans le fauteuil. Une fraction de seconde, un voile de tendresse lasse. Ce qui reste après la passion, les enfants, les incertitudes et les conflits.
Ces deux-là se sont aimés.
Et ce  goût d'éternité.

Posté par Roxane66 à 08:55 - Impressions en pointillés - Commentaires [5] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

Commentaires

C'est 100000 fois mieux que les préciosités de Philippe Delerm !!!! J'adore vraiment. Je suis content d'être de retour sur la blogosphère.

Posté par pierre, 02 septembre 2007 à 11:42

"Ceux qui ont grandi à la campagne"...

Je la connais, cette maison, à quelques couleurs près. Celle qui fut la plus chère à mon coeur a été modernisée, récemment (volets déroulants, terrasse, murs blancs) pour être louée, mais bien d'autres continuent de perpétrer cette atmosphère champêtre.

Je ne m'étais jamais posé la question du manque de convivialité de nos salons modernes en comparaison de ces "pièces à vivre", mais tout ceci est très juste.

Je me souviens... ce vieux cousin à béret qui venait deux fois par semaine fumer une clope jaune et baveuse pendant notre fin de repas tout en racontant ses autres visites d'une voix pâteuse et rocailleuse, ces mamies piaillantes qui partageaient le café et un morceau de "fouasse" (pétrie en commun et cuite dans un four à pain public), les grands repas réunissant amis et invités pour deux ou trois jours lorsqu'on tuait le cochon ou arrachait l'ail (de Lautrec), les parties de cartes sur un tissus chaud posé sur la nappe en plastique aux motifs de chasse, la cheminée fumante et les châtaignes dans leur poêle...

Mais il faut accepter de voir les choses changer.

Posté par Luc, 02 septembre 2007 à 16:14

Pierre : fayot, mais tu as un peu raison.

Posté par lewis, 03 septembre 2007 à 09:01

Revue

Pierre : c'est gentil, mais es-tu aussi sévère avec le fils (pour qui j'ai un petit faible... ?)
Luc : je ne sais pas pas si nous serons en mesure de proposer à nos enfants des atmosphère aussi chargées d'histoire. Mais il faut accepter, oui. D'ailleurs, je viens de faire l'acquisition d'un canapé d'angle et c'est là que mes visiteurs s'assoient. Mais j'ai aussi une grande table de salle à manger ! lol
Lewis : et t'es vivant, toi ????

Posté par Roxane, 03 septembre 2007 à 17:43

trés beau plein de nostalgie !

Posté par Martine, 22 septembre 2007 à 19:15

Poster un commentaire







Rétroliens

URL pour faire un rétrolien vers ce message :
http://www.canalblog.com/cf/fe/tb/?bid=85089&pid=6074495

Liens vers des weblogs qui référencent ce message :